Anecdotes millavoises d'autrefois

Vous trouverez ici des extraits de nombreux récits composant notre collection patrimoniale "Des Millavois parlent aux Millavois"

  • Le médaillon (une nouvelle de René Picard)

    03 06 2016 07 26 422…alors elle referma le médaillon.

    Cela avait commencé au début du printemps. Elle venait d’être mutée à la brigade de police de Millau. Quitter les brumes de son département, là-bas, très loin au nord, lui avait été difficile. Elle échangeait la vue quotidienne du beffroi de sa ville contre celle du beffroi de Millau. La peur de l’inconnu, même en aimant ce métier si difficile et pourtant si décrié, l’avait hantée pendant les semaines précédant son installation. Mais l’accueil reçu avait très vite dissipé ses craintes. La ville, ses habitants, ses collègues et son travail égayaient agréablement sa nostalgie toute neuve. Et puis, le soleil, trop discret dans sa région natale, éclairait, sur la toile de fond de la Pouncho, son nouvel horizon.

    Les semaines passèrent. La jeune policière se sentait déjà presque millavoise ! Les gardes succédaient aux patrouilles, les contrôles aux activités de prévention. Ce travail lui plaisait. Bien sûr, elle entendait parfois quelques remarques désobligeantes, mais elle se disait que ceux qui les proféraient seraient peut-être ceux qui appelleraient un jour, pour une aide urgente. Elle profitait des moments de repos pour découvrir la ville, les alentours. La belle Place du Mandarous avait sa préférence. Elle y passait de longs moments devant une tasse de café. De la terrasse, elle observait la vie de la cité, s’imprégnant des bruits, des parfums et surtout… de l’accent qui chantait dans les rues.

    C’est un matin de juillet qu’elle l’aperçut, sur les marches de la Poste. Petit, barbu, gris, tassé, vieux, engoncé dans d’improbables vête-ments, il regardait passer les gens, sans rien dire, une boîte posée à côté de lui. La vue de l’uniforme ne changea pas son comportement. Il regarda la jeune fille en souriant. Elle remarqua ses yeux. Un regard calme, serein, digne dans ce dénuement pourtant si visible. Emboî-tant le pas de son collègue, elle continua sa ronde.

    Quelque temps après, lors d’un passage, en voiture cette fois, elle vit à nouveau le mendiant, au même endroit et cette nouvelle rencontre provoqua chez elle un sentiment étrange. Mais, profes-sionnelle avant tout, elle décida de le considérer comme n’importe qui. Pourtant, ce qu’elle ressentait et ne pouvait expliquer commen-çait à occuper ses pensées.

    Combien de fois le vit-elle, sur une des marches de la Poste ? Elle n’aurait pu le dire car, en-dehors de ses rondes, elle ne pouvait s’empêcher de descendre la rue et de s’arrêter à son niveau. A quelques pas de lui, au début, puis de plus en plus près jusqu’à, un matin, lui adresser la parole. Elle lui parla doucement, du temps, de lui sur les marches, d’elle et de son métier. Même sans l’uniforme, elle était sûre que le mendiant la reconnaissait. Il ne se levait pas, restait à côté de sa boîte et parlait.

    Et bientôt l’habitude de la visite quotidienne fut prise. Tous deux semblaient en avoir besoin, mais pourquoi ? Pour quelques instants de compagnie ? C’est possible. Une sorte d’ombre planait au-dessus d’eux ou plutôt, un nuage, oui, c’est cela, un nuage pas mena-çant du tout, un nuage porteur, peut-être, d’une nouvelle.

    Un soir, alors que l’homme la questionnait sur sa famille, la jeune fille lui montra le médaillon qu’elle portait toujours et qui renfermait une petite photo. La photo d’un petit garçon, souriant, blond et bouclé, mystérieusement disparu, un petit garçon qui avait été pendant huit ans le frère de son grand-père. Elle ne l’avait jamais connu mais on lui en avait tant parlé qu’elle en avait fait une sorte de légende, un être merveilleux qui avait habité ses rêves de petite fille, un être sans défauts. Un petit garçon qu’on avait enlevé un soir de décembre, près du jardin où il jouait. Le médaillon était devenu son porte-bonheur, qui saurait la protéger, dans un métier qui comporte parfois des risques. Son grand-père le lui avait offert. C’était la répli-que de celui que portait le petit le jour de son enlèvement.

    (Quand elle repense à cet instant, elle se souvient que le mendiant avait regardé la photo, longuement, avec un regard un peu triste, comme s’il comprenait ses sentiments.)

    Et les mois passèrent, témoins du même rituel. Jusqu’à ce matin de novembre (elle en connaît à jamais la date, l’heure précise). La sonnerie du téléphone, le départ rapide sur les lieux pour porter secours s’il en était encore temps. La voix de l’appel avait simplement dit qu’un homme ne bougeait plus sur l’escalier de la Poste. Elle avait sauté dans la voiture avec un autre policier. Une minute plus tard, ils en descendaient. Elle avait couru, monté trois marches. Sur la quatrième, IL semblait réfléchir, courbé, légèrement penché du côté gauche. Elle avait déjà compris, pendant le court trajet, qu’ils ne parleraient plus de tout et de rien, des autres et d’eux-mêmes. Il n’y aurait plus de ces moments magiques où, sans rien se dire, on se parle, on se comprend, on partage des secrets inconnus mais qu’on sait vrais, on se tait pour mieux raconter sa vie, on se sent proche, complice, ami, parent.

    Elle se pencha sur le vieux mendiant endormi pour toujours. Il fallait maintenant laisser la place à son métier, retrouver son rôle de policière, effectuer des démarches. Pas le plus facile. Elle essaya de ralentir ses pensées.  Elle voulut refermer le col du manteau hors d’âge. Ses doigts accrochèrent une chaîne qu’elle n’avait jamais remarquée auparavant. Elle la tira doucement, jusqu’à un petit médaillon. Il s’ouvrit presque de lui-même. A l’intérieur, la photo d’un petit garçon souriant, blond et bouclé.

    Elle resta longtemps silencieuse. Ses rêves de petite fille venaient de grandir. Ils étaient devenus des regrets adultes.

    …alors elle referma le médaillon.    

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  • De l'autre côté du mur

    par Cédric Cadaux

    Extrait

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    Les travaux de démolition de l’ancienne prison

    ont commencé

     

    « Construite en 1825, il y a près de cent cinquante ans, la maison d’arrêt de l’avenue Alfred-Merle va enfin disparaître de la vue des habitants de ce quartier qui n’éprouveront, sans doute, aucun regret à voir démolir les vieux murs de ce triste bâtiment, véritable verrue en plein cœur de la ville. Désaffectée depuis de nombreuses années, l’ancienne prison servait de local à la crèche, transférée depuis hier rue Jean Moulin, et d’habitations à quelques familles nécessiteuses.

    Tout au plus pourra-t-on regretter le parking qui permettait le stationnement de véhicules obligés, depuis lundi, à trouver un nouvel emplacement, ce qui ne sera pas chose facile. Après l’enlèvement de la toiture les pics des démolisseurs vont s’attaquer aux solides pierres de la bâtisse qui cèdera la place au futur hôtel des postes dont la construction est prévue sur deux ans. »

    (Article extrait du Midi Libre du mercredi 31 octobre 1973)

     

    Bientôt donc, cette vieille et sinistre bâtisse ne sera plus qu’un mauvais souvenir pour les Millavois, trop heureux d’être enfin débarrassés de cet encombrant patrimoine. De nos jours, qui s’en souvient, de cette prison ? Qui sait encore qu’en lieu et place de notre hôtel des postes se dressait une maison d’arrêt ? Plus grand monde à vrai dire et d’ailleurs, cela n’a pas vraiment d’importance. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, des hommes, des femmes et plus étonnamment, des mineurs, y ont été détenus, y ont vécu, certains y sont morts.

     

    Par un matin pluvieux d'avril, je me rendis aux Archives Départementales à Rodez. C'est dans une magnifique salle de lecture au toit de verre que l'on m'apporta un vieux dossier un peu poussiéreux de l’ancienne prison. Protégé par une chemise de papier kraft et une ficelle de facteur, il semblait avoir été maintenu hors du temps. Je commençais à en explorer le contenu avec précaution lorsque l'odeur si caractéristique du vieux papier m’envahit soudain. Une liasse de feuillets disparates et un cahier qui noircit le bout des doigts lorsqu’on le feuillette me donnèrent à penser que personne, depuis des lustres, n’était venu réveiller les témoins de ce passé relégué aux oubliettes. Mais à la fin du dossier, un morceau de papier, parfaitement blanc celui-là, attira mon attention. Je le retirai de la liasse et là, ô surprise ! je découvris deux photographies en noir et blanc datant des années 30. C’était l'avenue de la gare, celle où se trouvait la prison. La netteté de ces clichés était telle que l’on s’attendait à voir le petit bazar, l’hôtel de Paris et de la Poste, les vieilles automobiles et les passants, figés depuis 80 ans, reprendre vie. Un seul élément du décor semblait défier le temps et les gens. Empiétant avec arrogance sur le trottoir, l’imposante poterne de la prison, porte cloutée et barreaux aux fenêtres, obligeait le piéton à se déporter sur la chaussée. Le haut mur d’enceinte, quant à lui, n’invitait pas particulièrement à la flânerie. Ces photos attisèrent ma curiosité : j’eus envie d’en savoir davantage sur cette prison. Je me décidai à reprendre le dossier par son commencement. Je ne tarderais pas à trouver la clé, la clé qui ouvre cette lourde porte ferrée de l’ancienne maison d’arrêt de Millau. [...]

    La suite est à découvrir dans le tome 2

     

  • En route vers Millau

    Vue generale de millau

    de Cédric Cadaux

    Extrait

    De nos jours, nombreux sont les Millavois qui se plaignent de l'état de saleté de leur ville. En plusieurs endroits, en effet, les trottoirs sont jonchés de "fleurs de Paris", terme bien délicat employé récemment par une Millavoise originaire de la capitale. Ce jour-là, improvisant tant bien que mal quelques pas de danse, elle s'efforçait d'éviter, d’une façon ma foi fort gracieuse, ce que le plus fidèle ami de l'homme avait laissé sur les trottoirs de la rue Alsace-Lorraine. Ce manque évident d’attention à l'égard des lieux publics serait-il une coutume locale ancestrale ou bien le signe supplémentaire d'une inquiétante décadence ?

     

    Faisons ensemble, si vous le voulez bien, un saut dans le temps. Rejoignons Monsieur l'Ingénieur des Ponts et Chaussées de l'arrondissement de Millau dans sa tournée d'inspection. Il nous attend quelque part sur le plateau du Lévézou. Il s'apprête à descendre vers notre ville. Couvrez-vous bien, car nous sommes le 30 nivôse de l'an IV de la République, ou le 20 janvier 1796 pour les ci-devants, au coeur de l'hiver, et nous voyagerons à bord d’une lourde berline tirée par quatre chevaux. Retrouvons-le, sans nous y attarder, à l'entrée de Viarouge. Ce hameau se trouve aujourd'hui à l'écart de la route départementale mais il fut pendant longtemps un passage redouté des automobilistes bravant les rigueurs de l'hiver.

    Nous constaterons par nous-mêmes que la traversée de ce village, jusqu’au bois de Trie, se révélait difficile, voire impossible lorsque les hivers étaient pluvieux. Passons sur les ornières qui se forment un peu partout faute d’entretien et engageons-nous dans la descente du Bois du Four. A ce moment précis de notre expédition, nous préférons vous mettre en garde, dans votre intérêt : le cheminement sera des plus périlleux et pour cause ! Le propriétaire de l’auberge a comblé le fossé faisant face à l’entrée de sa remise. Cela ne serait rien s’il n’avait pas, plus bas, construit une forge qui avance sur le chemin : les eaux se déversent sur la route et la dégradent continuellement. [...]

    Découvrez la suite de ce récit dans le tome 2

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  • Le Saoutadou

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    par André Cadaux

    Extrait

    Dans les années 50 et en toutes saisons le Saoutadou débordait d’activités diverses et variées. Au printemps, après le repas de midi et avant de reprendre le travail les habitants de ce joli et vivant quartier avaient l’habitude de se retrouver sur la place de l’Hôpital (actuellement place Bompaire) pour profiter à l’abri de la grande bâtisse, des premiers rayons de soleil. Les papotages et les bavardages allaient bon train...

    La Place n’était pas goudronnée et les voitures en stationnement y étaient rares. Quelques « sportifs » pratiquaient le jeu de « Pioule » en semaine, les samedis et dimanches étant réservés à la pétanque.

    « Pioule », j'ignore l’origine de ce nom… Toujours est-il que ce jeu avaient de nombreux adeptes. Voyons tout d’abord le « terrain » :  deux traits parallèles distants de 2 m 50 étaient préalablement tracés sur le sol. Partant d’un de ces traits, les joueurs à tour de rôle lançaient de petites pièces de monnaie le plus près possible de l’autre trait. Lorsque qu’une pièce lancée par un joueur touchait ou chevauchait la ligne il criait « PIOULE! ». Alors il ramassait toutes les pièces jouées, les secouait dans ses mains, les faisait sauter en l’air en choisissant pile ou face… Toutes les pièces tombées du côté choisi, étaient gagnées.

    Les cinq premiers ( ceux qui avaient approché leur pièce le plus près) avaient le droit de lancer. Les pièces non gagnées constituaient un « pot » qui était remis en jeu à la partie suivante. Certains, pour ne pas trouer les poches de la veste ou du pantalon avaient confectionné des petits sacs pour mettre leur « trésor » mais si à ma connaissance, personne ne s’est enrichi, les parties et réparties étaient mémorables! Les parties de Pétanque étaient aussi endiablées, gagnants et perdants se retrouvaient « chez Basile » le bistrot du coin pour boire l’apéritif.

    L’été et en automne tout le monde se déplaçait vers le Tarn (au parapet du Saoutadou) pour avoir un peu de fraîcheur. L’eau de la rivière n’était pas aussi limpide qu’aujourd’hui…d’autant plus qu’un égout aux relents nauséabonds s’y déversait. Par contre c’était l’endroit le plus poissonneux. Des pêcheurs en quête d’une « grosse pièce », notamment d'un barbeau, venaient tremper le fil. Les plus belles prises étaient mises dans le bassin du jardin de l’Hôpital pour dégorger et aussi pour le plaisir des yeux des pensionnaires de l’Hospice. (...)

    Découvrez la suite de ce récit dans le tome 4

     

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  • Les Coopérateurs... que de chemin parcouru !

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    d'après les archives et le récit de Claude Artières

    Extrait

     Dans les années 1920, les rues du vieux Millau débordaient d'activités. C'était l'époque où, le soir venu, en été, on sortait sa chaise devant sa porte pour cancanéjer et refaire le monde...

    Un Cercle des Coopérateurs, aux activités diverses, existait déjà dans notre ville. Il ouvrait des magasins d'alimentation. A « La Glaneuse » par exemple, on fabriquait du pain vendu par trois femmes poussant un chariot. Il organisait des rencontres sportives et des fêtes attirant la foule des grands jours. Lors de la Cavalcade du 4 août 1923, son char fleuri remporta brillam­ment le premier prix.

    Deux cafés résumaient la vie poli­tique d'alors : «La Fra­ternelle» bd Sadi Car­not, fréquentée par les «Blancs», «La Gerbe Sociale» rue Clausel de Coussergues, par les «Rouges». Celle-ci, bon­dée à la sortie du travail, proposait, dès 16 heures, des collations plutôt copieuses. Les habitués, portés sur le «miech conou» (chopine de rouge), s'enflammaient au cours de discussions animées où les préoccupations locales rivalisaient avec le contexte politique général. [...]

    Retrouvez le texte intégral dans le tome 6

      

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  • Histoires de Loups

    La presence du loup en france est attestee depuis 1992 3309533 800x400

    de Cédric Cadaux

    d'après le récit de Jeanine B.

    Extrait

    Ma mère me racontait souvent cette histoire, qu'elle tenait elle-même de sa grand-mère. Elle a dû se passer dans les années 1880. Nous étions en hiver. A cette période de l'année, la nuit tombe vite. On avait l'impression que la neige et le froid très vif  avaient figé toute forme de vie sur le Lévézou. Un homme d'une quarantaine d'année, journalier de son état, se louait dans une ferme de Marzials. Alors qu'il venait de terminer sa pénible journée de labeur, il se mit en route, comme tous les soirs,  en direction de Castelnau-Pegayrols où sa famille demeurait. L'homme devait parcourir, à pied bien entendu, une distance de 4 ou 5 kilomètres. Ce chemin, qu'il connaissait maintenant par coeur, avait une particularité : il traversait une grande châtaigneraie. Cela n'avait en soi rien d'exceptionnel, les châtaigniers étant des arbres très répandus autour de Castelnau. Mais ce soir-là, notre courageux  ouvrier prit du retard. Il craignit de se laisser surprendre par la nuit. Aussi, il décida de presser le pas. Mais il avait l'étrange impression, depuis  qu'il s'était enfoncé dans le bois,  d'être suivi. Il se retourna et vit  deux yeux brillants le fixant à une vingtaine de pas derrière lui. La taille de l'animal ne laissait aucune place au doute : c'était un loup !
    L'homme s'arma de courage, s'efforça de marcher toujours à la même allure, se retournant de temps à autre pour s'assurer que la bête gardait ses distances. Il fut  ainsi accompagné jusqu'à l'entrée du village de Castelnau !

    J'ai passé mon enfance, dans les années 30, à Castelnau-Pegayrols. Je vivais dans une ferme et je me souviens que dans la pièce à vivre, la cuisine, il y avait un évier en pierre, percé d'un trou afin d'évacuer les eaux usées. Ces éviers étaient très communs à l'époque, ils dataient du siècle dernier. Mon arrière-grand-mère racontait que dans sa jeunesse, les hivers sur le Lévézou étaient particulièrement rudes. (...)

    Retrouvez le récit intégral dans le tome 1

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  • La rue Louis Blanc dans les années 40-50

    de Cédric Cadaux

    d'après les souvenirs de Paul Cadaux 

    et Marie-Thé.

    Extrait

    Quel est l'automobiliste millavois qui ne passe pas au moins une fois dans la semaine par la rue Louis Blanc au volant de sa voiture ? Pendant de nombreuses années, dès que les cloches des écoles s'étaient tues, cette voie, qui n'est autre que la RN 9, était saturée de files ininterrompues d'automobiles avançant à la vitesse de l'escargot, moteur chauffant, tractant caravane ou remorque chargée à bloc. Mais chacun savait que cet épuisant périple était le prix à payer pour quelques semaines de dépaysement, de repos et de bonheur sur les plages sablonneuses de la Grande Bleue.

    Mon père, lorsqu'il était enfant dans les années 40, habitait dans cette rue. Son père, artisan fabriquant des calibres pour les besoins de la ganterie, activité millavoise alors florissante, se rendait tous les jours à son atelier, rue du Voultre, proche de la rue Louis Blanc. Un jour, alors que nous nous rendions en centre-ville, mon père me fit la remarque que cette rue avait bien changé depuis soixante ans. En quoi avait-elle changé ?

    Bien plus tard, lorsque nous décidâmes de nous lancer dans ce projet de collecte de récits et d'anecdotes, je repensai à ces propos tenus par mon père, et lui proposai de remonter le temps avec moi. Il accepta de bon cœur et se souvint que son ancienne voisine de la rue Louis Blanc, de deux ou trois années son aînée, venait de temps à autre dans la boutique de l'association. Il la contacta. Marie-Thé, nous l'appellerons ainsi, institutrice à la retraite, nous rendit visite un mercredi après-midi au local de la rue du Lion d'Or. Je devinai, lorsque cette dame aux yeux pétillants se présenta dans le bureau, que ce qu'elle avait à me dire se révèlerait passionnant.

     

    Je ne fus pas déçu, car j'eus le privilège de redécouvrir, deux heures durant, une ville qui pourtant m'a vu naître, Millau dans les années 40 et à mes yeux, une autre planète...

     

    Paul C. -Mon plus lointain souvenir de la rue Louis Blanc remonte à la fin de la guerre. J'étais alors très jeune, mais je revois ma mère, tous les soirs, fermant les volets, calfeutrant les fenêtres avec des morceaux d'étoffe et du papier afin de ne pas laisser passer le moindre rai de lumière, pouvant être vu depuis la rue, car les Allemands imposaient le couvre-feu.

     

    Marie-Thé -Je me souviens parfaitement de cette période et de ce détail, mais je n'habitais pas encore rue Louis Blanc, mes parents occupaient un appartement rue André Balitrand. C'est là-bas, dans ce quartier, que j'ai vécu les années de guerre, et je pourrais vous raconter beaucoup d'anecdotes de cette époque. Il me revient en mémoire quelques paroles d'une chanson que je fredonnais souvent avec mes amies et qui en dit long sur la dureté du temps, mais c'est bien connu, les enfants ont le don de trouver matière à rire et jouer même dans les situations les plus dramatiques :

     

    « J'ai demandé à ma mère ce qu'il y avait pour dîner

    Elle m'a répondu des rutabagas et des topinambours

    Et moi je lui ai dit :

    Les rutabagas c'est pour les gagas,

    Les topinambours, c'est pour les cabours ! »

    Mais retournons rue Louis Blanc, et que le voyage commence...

    Paul C. - La rue Louis Blanc comptait plusieurs commerces dans les années quarante : la boucherie Bernard, le marchand de journaux, les trois épiceries, dont les Docks Méridionaux et l'Étoile du Midi... J'en oublie certainement.

    Marie-Thé - Pour entrer dans l'épicerie des Docks Méridionaux, il fallait descendre deux ou trois marches, et lorsqu'il y avait une crue, le magasin était inondé : les boîtes de sucre se retrouvaient dans l'eau!

    Paul C. – Le dimanche, lorsque ma mère nous avait préparé une tarte, nous la portions chez le boulanger pour qu'il la fasse cuire dans son four à bois. (...)

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  • Mon premier poste d'institutrice

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    de Cédric Cadaux

    d'après le récit de Marie-Thé

    Je garde de mon premier poste d’institutrice un souvenir particulièrement ému. En 1957, mes deux bacs en poche et avec l’enthousiasme de mes dix-huit ans, me voilà en route dans la voiture familiale vers ce qui sera, deux années durant, mon univers de jeune enseignante. Un petit village, que dis-je, un hameau composé de trois maisons, L. de M., perdu au fin fond du pays Saint-Affricain. C’est là, dans ce lieu coupé du monde et «ravitaillé par les corbeaux», que je vais découvrir les réalités de mon métier. Il faut dire qu'à cette époque, en Aveyron, chaque petit bourg ou presque avait son école, et il fallait souvent avoir une volonté inébranlable et chevillée au corps pour faire ses premières armes dans l’enseignement.

    L’image de ma première école est restée intacte, gravée dans ma mémoire. Je revois cette route longeant la vallée de la Sorgue que nous empruntions une fois par mois avec mes parents, car à cette époque je n’avais pas le permis de conduire, puis le chemin de terre que nous suivions sur plus de deux kilomètres pour atteindre notre destination. Le bâtiment scolaire était constitué de deux niveaux. Au premier étage se trouvaient trois pièces en enfilade. La première, au-dessus d’une porcherie, faisait office de salle de classe, la deuxième, au-dessus d’une bergerie et de dimensions plus modestes, était le logement de l’enseignant. La porte d'entrée en bois n’avait plus d’âge. Donnant sur un tas de fumier de brebis, une petite fenêtre éclairait chichement ma table et mon lit. Quant à la troisième pièce, se situant sur l’étable et n’offrant pas les conditions de sécurité suffisantes, elle avait été purement et simplement condamnée au moyen de plusieurs grosses planches sommairement clouées à même la porte. Je n’avais ni eau, ni électricité, ni toilettes. Nous partions dans les «chestres» et les élèves devaient aller chercher de l’eau à la source toute proche. Pour ma part, j’utilisais un broc en émail vert pour faire ma réserve d'eau potable. Un poêle à bois trônait au milieu de la classe. Les parents m’apportaient des bûches et avec mes six élèves (un dans chaque cours, c’est ce que l’on appellerait aujourd’hui de la pédagogie différenciée !) nous allions ramasser des brindilles pour allumer le feu. Je profitais souvent de la ballade pour faire une leçon de choses. Comme je ne disposais d'aucune chaise pour m'asseoir en classe, c'est Monsieur le Curé qui me prêtait celle du presbytère. Le jeudi matin, journée de repos, je la plaçais dehors, devant la porte de l'école, afin qu'il la récupère pour le catéchisme !

    Dans mon petit « chez moi », je me chauffais avec un « Myrus ». Comme je ne possédais pas d' armoire dans laquelle ranger mon linge, j’utilisais de vieux bureaux d’élèves qui avaient été remisés. Le toit de l’école était en mauvais état, c'est peu dire, et le plafond de ma chambre était troué. Couchée, je pouvais admirer le ciel étoilé ! Lorsque je rentrais chez mes parents, une fois par mois, je prenais soin de déplacer le lit afin qu'il ne se mouillât pas en cas de pluie. J'allais chercher le lait dans l'une des fermes voisines. Je me souviens qu'un matin, alors que j'avais oublié de couvrir la casserole la veille au soir, j'ai retrouvé une petite souris noyée dans le lait !

    Le jeudi, je ne faisais pas la classe. Ce jour-là, je m'ennuyais à mourir, alors j'allais garder les vaches avec une fermière et ainsi les heures passaient plus vite ! Puis vint le temps du certificat d'étude. Au début de ma carrière, ce diplôme marquait bien souvent, dans les campagnes, la fin de la scolarité, le grand saut dans l'âge adulte. Cette année-là, je présentai un élève, André, âgé de 14 ans, garçon sérieux et travailleur. Mais comment se rendre à Camarès, qui était le centre d'examen dont nous dépendions ? Qu'à cela ne tienne ! Nous enfourchâmes chacun un vélo prêté par des voisins, et nous voilà partis un beau matin à 5h30. Nous devions parcourir 25 kilomètres et nous présenter à Camarès deux heures plus tard. Nous arrivâmes à l'heure, un peu exténués, j'en conviens. André fut reçu haut la main. Pour me remercier, son père et sa grand-mère (sa maman était décédée) invitèrent la «maistre» à la ferme, afin de partager leur repas. Ces gens étaient charmants. Je me souviens encore du délicieux ragoût qu'ils m'ont servi et de l'agréable moment que nous avons passé tous ensemble. Je revois les yeux pétillants de cette grand-mère, fière de la réussite de son petit-fils.

    Il est, dans la carrière d'un enseignant de l'école primaire, un rituel incontournable et parfois redouté : la visite de Monsieur l'Inspecteur. Peu de temps après ma prise de fonction, je vis arriver une grosse voiture, moteur vrombissant dans un nuage de poussière. C'était Monsieur l'Inspecteur !

    «Mais où puis-je me garer, me demanda-t-il un brin dépité ? Où se trouve donc la place ?» Je dus lui avouer qu'il n'y avait aucune place dans le hameau, mais seulement trois maisons et l'école. Sa visite terminée, à l'écart des élèves, il me posa cette question, incrédule : «Vous résidez ici ? Comment faites-vous pour rester là ?» Comme je l'ai déjà dit, je restai là deux ans.

    Une fois par mois, je devais me rendre à la conférence pédagogique à Millau. C'était l'unique occasion pour moi de rencontrer des collègues et de retrouver ma ville, mes parents, mes amis. Je prenais le car à l'embranchement de la route départementale à destination de Celhes. Là, je devais attendre deux heures à la gare pour prendre un «train charrette», nommé ainsi car il s'arrêtait dans tous les villages. Le voyage jusqu'à Millau était interminable ! Mais j'arrivai enfin chez mes parents et ma mère, inévitablement, m'attendait sur le pas de la porte et me disait : «Tu sens la fède ! » Je devais alors me déshabiller et tout mon linge était lavé.

    Certes, à mes débuts, mes conditions de travail étaient rudes, mais les gens de ce village m'ont fort bien accueillie, ils m'ont aidé autant qu'ils le pouvaient et savaient trouver les mots, les gestes, les attentions qui rendaient la vie loin des miens tout à fait supportable. Il ne se passait pas une semaine sans qu'une fermière, une voisine, ne m'apporte des pissenlits, de la viande ou encore de la soupe, selon les saisons. Au fond, cette chaleur humaine n'apporte-t-elle pas la preuve que nos vies valent la peine d'être vécues ?

     

    Ce texte intégral est extrait du tome 1

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  • L'Homme Serpent

    Par Cédric Cadaux

    d'après le récit de Louis Combes

     

    L homme serpenta

    Extrait

    Je suis né rue Saint-Antoine, près de l'atelier du me­nuisier M. Guibert et de la boulangerie Trémolet, mais mon enfance se déroula pour l'essentiel rue des Fasquets, non loin des halles. Je fréquen­tais l'école du Beffroi. Il me revient de ces an­nées de jeune insouciance une anecdote liée à la déclaration de guerre. Le gou­vernement orga­nisa la récupéra­tion de ferraille à grande échelle afin de fabriquer armes et munitions équipant nos armées. Le jeudi (jour de repos des écoliers d'alors), avec cinq ou six co­pains, poussant un carrétou, nous fai­sions le porte à porte dans notre quartier et demandions aux particuliers de nous confier leurs vieux métaux. Je me sou­viens de l'estamaïre de la rue Peyrolle­rie, M. Limongi, trempant cuillères et fourchettes dans un bain d'étain afin de leur donner une seconde jeunesse. Un jour, il profita de notre passage et remplit notre chariot. Nous nous rendîmes ensuite à la gare où un employé pesa notre butin et nous paya.

    J'appréciais l'école, particulièrement les récréations... Avec des noyaux d'abricots, nous jouions à la boucarelle ou au serpent. Pour nous défouler, nous pratiquions aussi le cou­fidou : il suffisait de repérer un garçon dans un coin de la cour et de se jeter sur lui afin de l'esquicher contre le mur en criant : « Oh coufidou ! Oh coufidou ! » Simple, efficace ! Nous respections notre instituteur, M. Desmayous. Il savait capter notre attention avec ses leçons de choses, ses expériences étonnantes, ses récits historiques relatant les exploits de grands personnages...

    Comme tous les gosses, il nous arrivait de faire quelques bêtises. L'Hôtel du Commerce de la place du Mandarous disposait, à l'angle de la rue du Mouton Couronné et de celle des Fasquets, d'un jardin au portail souvent ouvert avec, à l'abri des regards un bassin dans lequel des écrevisses coulaient des jours heureux, se souciant peu du sort qui leur était réservé. Prenant garde de ne pas attirer l'attention du personnel, nous en prélevions deux ou trois spécimens que nous attissions ensuite avec un bâton. Lorsque nous n'avions pas accès au fameux jardin, curieux, nous collions notre nez, à la fenêtre grillagée à barreaux de la cuisine de l'hôtel. Pour nous faire déguerpir, le chef nous escampait des œufs !

    Le jeudi matin, nous assistions à la messe à Notre-Dame : les garçons de l'école du Beffroi d'un côté, les filles de l'institution Sainte-Marie de l'autre. Quelques jours avant la Fête-Dieu, nous répé­tions la cérémonie. Un prêtre nous indiquait les différentes étapes en faisant taper un claquoir. Certains après-midi, nous nous rendions avec le patronage au champ des curés à la Salette. Nous y disputions des matches de football, construisions des cabanes, des nichoirs pour les petits oiseaux, nous fabriquions des gaules avec des tiges d'abicasses... le tout sous la surveillance d'un abbé. Quelquefois, ce jour-là, nous profitions de l'absence des élèves pour nous rendre dans une courette de l'institution Sainte-Marie où les jeunes demoiselles jouaient à la balançoire pendant leurs récréations. Mais les religieuses de l'établissement n'appréciaient guère nos sauvages incursions et nous chassaient promptement du lieu. Si prestement qu'un beau jour, notre copain Aldo, sous-estimant la vélocité des bonnes sœurs et se croyant peut-être plus malin que nous autres, descendit de sa balan­çoire sans se hâter. Bien mal lui en prit ! Empoigné par le col de sa chemise, il fut amené manu militari auprès de la supé­rieure. Nous jugeâmes nécessaire de prévenir la mère du « prison­nier », une mamma de la rue Eustache d'origine italienne, forte en gueule, qui se rendit illico presto à l'école. Entendant brailler son rejeton, elle fit un scandale : « Si vous voulez des mioches, vous n'avez qu'à en faire, au lieu de prendre ceux des autres ! » hurla-t-elle avec un fort accent aux nonnes déconfites.

    Plus sagement, nous faisions parfois les spéléologues, nous explorions alors la Grotte des Faux-Monnayeurs, ni­chée dans les falaises du Causse Noir, au-dessus du quartier de la Salette. Les en­fants de chœur de la bande n'oubliaient pas de récupérer à l'église des bouts de chan­delles qui nous éclairaient... Au moindre courant d'air, nos lampes électriques pre­naient le relai. Parfois, nous grimpions jusqu'au Rocher Troué... Sur le chemin du retour, nous dévalions joyeusement les rulhes (éboulis de pierres) nombreuses en ces endroits...

    Dans notre quartier, nous récupérions des roues de vélo : nous les poussions avec une tige en fer pour les faire rouler. Un jour, j'ai délogé un « foutral de ratas » près de la cuisine de l'hôtel, rue du Mouton Couronné, que j'ai espouti avec mon cerceau de fortune ! Certains garagistes nous donnaient volontiers d'anciens roulements à billes. Nous les fixions sous une planche et organisions des courses de ra­balles...

    Mes parents, ouvriers gantiers, moururent prématurément : mon père en 1940, ma mère, en 1943. Je la revois encore travaillant sans relâche à sa machine à coudre « brosser ». Âgé d'à peine 16 ans, je me retrouvai seul au monde.

    Après l'obtention de mon certificat d'études, j'exerçai plu­sieurs « petits boulots ». Mon tuteur et parent, Léon Roucoules, pa­tron du magasin de confection pour hommes « La Grande Maison » m'embaucha. Je balayais le devant de porte, puis, équipé d'un landau astucieuse­ment transformé en glacière, je me rendais chez le brasseur de l'avenue Jean Jaurès, Jules Fabre, pour m'approvisionner en pains de glace. Je les livrais en­suite à nos clients de la Cité du Parc où résidait le gendre de mon em­ployeur. (...)

    Découvrez l'intégralité de ce récit dans le tome 5.

     

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  • La Cour des Miracles

    par Arlette Bompart

    d'après le récit de Roland Noyrigat

     

    Cour des miracles

     

    Extrait

    Grand retour dans le temps avec cette gravure nous présen­tant, au XVIIème siècle, une Cour des Miracles. Peut-être quelques explications car, les ans qui passent, estompent parfois nos souvenirs.

    Sous l’Ancien Régime donc, existaient des zones de non droit regroupant les reclus de la société souffrant de tous les maux possibles. Ils vivaient là, en communauté, tout au long de la journée afin d’apitoyer les bourgeois de passage et de récolter une aumône, si maigre soit-elle. Mais, MIRACLE, une fois la nuit tombée, ce pauvre monde disparaissait comme par magie ! Le vieillard rajeunissait… Le boiteux marchait droit… L’aveugle se dirigeait sans problème… Bref, tous ces infirmes retrouvaient leurs capacités respectives. Mendiants le jour, ils devenaient brigands la nuit. On comptait sur Paris une dou­zaine de ces lieux malfamés. Plusieurs grandes villes en possédaient un aussi. Les dé­truire devint le souhait le plus cher des rois et du peuple de France car les nuisances s’avéraient insuppor­tables. De décennie en décennie, de laborieuses tentatives aboutirent à des suppressions partielles. Il fallut attendre août 1784 pour déclarer fermée la totalité de ces espaces.

    Je présume que je vais éveiller la curiosité de certains Mil­lavois. Oui, notre cité aussi avait, bel et bien, sa Cour des Miracles ! Où donc ? Les anciens doivent s’en souvenir, mais vous qui l’ignorez, suivez-moi.

    Me voici sur le boulevard de l’Ayrolle, à l’angle de la rue de l’Ancienne Tour, devant l’épicerie des époux Perrier (voir tome 5, page 239). Je continue la promenade. Je longe l’atelier du menuisier ébéniste M. Pradié ; je repense à son fils, le grand Michel… M. et Mme Gaven (parents de Jean-Louis), tien­dront là, plus tard, l’agence Vespa… Je re­père ensuite l’imprime­rie des frères Bousquet dont la renommée n’est point à faire… Après un cabinet d’assurances, à l’angle du porche du Concierge, une lai­tière, chaque soir, nous fournissait encore tout tiède, du bon lait cré­meux de ferme. Un petit détour sous ce passage obscur, je revois au travail MM. Gayraud et Durand menuisiers et M. Trémolet s’appli­quant au bobinage des moteurs électriques. Les habitants de ces mai­sons riveraines, des familles nombreuses, se côtoyaient en bonne intelligence. Je me souviens des Courtial, des Rouquette et encore de la Mémé Caylus… Puis, place à la boucherie Fabre et au magasin de Claude Bessière « Cycles, Motos, Scooters ». A l’étage au-dessus, vivait Mme Bellus, laveuse de métier. Pour rincer le linge, elle descendait au grand lavoir. En hiver, elle plongeait ses mains et ses bras dans l’eau glacée. Elle nous donnait la chair de poule !

    Je me rapproche maintenant des murs et grilles du numéro 45. Que cachent-ils ? Vous le saurez bientôt. (...)

    Découvrez l'intégralité du texte dans le tome 6

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  • Expédition dans les égouts de Millau

    Photo 41

    par Cédric Cadaux

    d'après le récit de Jacques L.

    Extrait

                            « Sa première sensation fut l'aveuglement. Brusquement il ne vit plus rien. Il lui sembla aussi qu'en une minute il était devenu sourd. Il n'entendait plus rien. Il étendit un bras, puis l'autre, et toucha le mur des deux côtés, et reconnut que le couloir était étroit ; il glissa, et reconnut que la dalle était mouillée. Il avança un pied avec précaution, craignant un trou, un puisard, quelque gouffre ; il constata que le dallage se prolongeait. Une bouffée de fétidité l'avertit du lieu où il était. Au bout de quelques instants, il n'était plus aveugle. Un peu de lumière tombait du soupirail par où il s'était glissé, et son regard s'était fait à cette cave. Devant lui, il y avait un autre mur, un mur de nuit. La clarté du soupirail expirait à dix ou douze pas du point où était Jean Valjean, et faisait à peine une blancheur blafarde sur quelques mètres de la paroi humide de l'égout. Au-delà l'opacité était massive ; y pénétrer paraissait horrible, et l'entrée y semblait un engloutissement. »

                       Voici comment Victor Hugo décrivait dans « Les Misérables » l'atmosphère sombre et glauque des égouts parisiens du dix-neuvième siècle. Souvenez-vous de l'ancien forçat portant sur ses épaules le jeune Marius, blessé, tentant de le soustraire à la police en s'enfonçant dans les entrailles de Paris...

                        Il faut croire que l'imagination fertile du grand Victor essaima jusque dans les jeunes esprits des provinces les plus reculées car à Millau, dans les années quarante, une bande de quatre ou cinq gosses délurés partait dès qu'elle le pouvait sur les traces de Jean Valjean. En sortant de l'école Paul Bert, ces garçons aux faux-airs de Gavroche se donnaient rendez-vous au Saoutadou. Intrépides et casse-cou, du haut de leurs onze ou douze ans, ils l'étaient certainement. Désobéissants aussi, mais juste ce qu'il fallait pour se montrer braves aux yeux des filles qui elles, allaient à l'école Victor Hugo, proche du lieu de leurs exploits.

                       Par un dimanche maussade de novembre, je décidai de me rendre au Saoutadou. Je partis à la recherche des vieux égouts de Millau, muni de mon appareil photo et accompagné de ma chienne, trop heureuse à l'idée de pouvoir effrayer les canards qui barbotaient bruyamment près des berges du Tarn. De nos jours, lorsque l'on chemine  vers le Vieux Moulin, le long de la rive droite, on ne croise guère que quelques promeneurs ou joggeurs recherchant verdure et tranquillité. Parfois, un clochard et son chien viennent là, comme pour se mettre en congé de l'agitation urbaine. Au pied de l'imposant mur de pierre bordant le quai Sully-Chaliès, je ne tardai pas à apercevoir, placées à intervalles réguliers, les anciennes bouches d'égout qui, jusqu'au début des années soixante-dix, vomissaient dans la rivière toutes les eaux usées des particuliers et industriels de la ville. Quelques unes sont désormais murées ou fermées par de solides barreaux, souvent cachées par la végétation. D'autres, en revanche, sont toujours béantes et semblent pouvoir cracher et répandre à nouveau leur fluide  putride dans les eaux paisibles et poissonneuses du Tarn. (...)

     

    Pour découvrir le texte intégral, voir le tome 3

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  • Du Panoramique au Pano...

    Cci15102014 0001

    d'Arlette Bompart

    d'après le récit de Thierry Koren

    Extrait

    De retour de nos fréquentes promenades sur le Larzac, mon père ne manquait pas de s’arrêter dans le fameux virage qui, soudai­nement, nous offre une vue imprenable sur Millau. Il prenait le temps de contempler la ville « dans son trou », tendrement enlacée par les bras du Tarn et de la Dourbie et dominée par la Puncho, le Pic d’An­dan, le Lévézou et les contreforts des Causses. Observant le piton ro­cheux du site, il pensait :  « Pourquoi diantre l’envie de créer là un bar-restaurant, ouvert en période touristique, n’a-t-elle encore interpellé personne ? » Petit à petit, l’idée mûrit… elle fait son chemin… « Allez, je me lance dans le projet » déclare-t-il enfin. Nous sommes en 1965.

                    La location du terrain appartenant à la Mairie se règle rapi­dement. Un bail de 20 ans est signé. Les travaux peuvent commencer. Papa, pour des raisons financières, décide de tout édifier par lui-même. Il peut s’appuyer sur l’aide de certains frères, beaux-frères et ouvriers de l’usine Galtier où il travaille. A Aumont-Aubrac, chez un exploitant forestier, il achète la charpente sur pied. Il faut donc débiter les arbres, tailler les poutres, transporter le tout à Millau… Entrepo­sées en bordure du Tarn, ces pièces de bois attendent sagement le mo­ment de leur utilisation. Mais… dame rivière a ses caprices ! Une crue survient et ne manque pas d’emporter le tout. Durant une se­maine, « l’équipe » parcourt les berges de la rivière… Satisfaction, elle récupère pratiquement la totalité des chevrons échoués, par-ci, par-là, jusqu’à Saint-Rome-de-Tarn.

                    La construction de base, salle et terrasse, se réalise en bois. Deux énormes citernes récupèrent les eaux pluviales du toit en éverite. Les pompiers viennent régulière­ment en compléter le plein. Papa ajoute les produits spéciaux néces­saires à la purification. Ces installa­tions alimentent ainsi le bâtiment en eau potable. Les services vétérinaires effectuent des contrôles fré­quemment. Un groupe électrogène fournit le courant électrique. Deux frigos sahariens à gaz, achetés au Domaine de l’Etat permettent la conservation des denrées. En ce qui concerne les boissons, des pains de glace livrés par les établissements Marcellin, les maintiennent au frais.(...)

    Vous trouverez le texte intégral dans le tome 5 

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  • 32, année éthylique...

    Mill1

    imaginé par Cédric Cadaux

     

    Extrait

    L'année 1932 n'a pas laissé d'empreinte indélébile dans notre mémoire collective, et pourtant... La Mandchourie devient indé­pendante (oui, mais c'est loin...), le parti nazi s'impose comme pre­mière force politique en Allemagne (là, c'est moins drôle)... Et en France ? Le 16 janvier, Louis Aragon est inculpé par le gouvernement français pour « excitation de militaires à la désobéissance et provocation au meurtre dans un but de propagande anar­chiste » à la suite de la publication, en juillet 1931, dans une revue soviétique Littérature de la révolution mondiale, du poème Front rouge. Plus festif : le 23 avril, Paris inau­gure le Parc des Princes ; plus tragique : le 6 mai, le président Doumer est as­sassiné... Plus réjouissant : Le Normandie, « le plus grand paquebot qui vit jamais le jour », est lancé aux chantiers navals de Saint-Nazaire. Il doit ef­fectuer le trajet Le Havre-New York en quatre jours et demi (pas mal le « made in France ! »). 1932, année héroïque ? Un peu quand même … L'aviateur Lefèvre relie Paris à Saï­gon en dix jours (il fallait le faire, sans la classe af­faires).

    Année anecdotique ? Bien sûr ! Citroën présente au salon de l'automobile sa fameuse Roadster AC4, équipée d'un moteur flottant, d'après un brevet américain.

     

    Et à Millau ? me direz-vous. Les moteurs flottent aussi ! Figurez-vous qu'une mystérieuse et inexplicable épidémie d'accidents de la circulation met en émoi les édiles millavois. Certes, il ne s'agit que de simples accrochages, mais leur fréquence, dans une petite ville, à une époque où l'automobile reste l'apanage d'une élite, ne manque pas d'interpeller le Maire radical Maurice Baud. Dépêché de Rodez, Monsieur l'Ingénieur-en-Chef de l'administration des Ponts-et-Chaussées ne tarde pas à remettre son mémoire. Il constate que plu­sieurs collisions se sont produites à proximité d'un café ou d'affiches murales ventant les vertus de boissons liquoreuses. Il remarque égale­ment que nombre de piétons et de marchands ambulants empruntent le plus naturellement du monde les chaussées de la cité gantière au risque de perturber la libre circulation automobile, pourtant balbu­tiante. Aussi préconise-t-il, pour une période de six mois renouve­lable, la fermeture de tous les débits de boissons de la ville et de rendre obligatoire l'usage du trottoir à toute personne circulant à pied. Il n'en faut pas plus pour mettre le feu aux poudres : nos concitoyens manifestent leur rejet de ces mesures liberticides en se rassemblant sur les places, avenues et boulevards, les gantiers et gantières se mettent en grève : on conspue l'ingénieur. Le Maire, dans un souci d'apaisement, enterre définitivement le rapport honni. En remercie­ment des services rendus, le zélé fonctionnaire ruthénois se voit muté à Nœux-les-Mines, charmante bourgade du Pas-de-Calais, où il termi­nera sa carrière...

     

    Voir le texte intégral dans le tome 6

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  • Sur le chemin de l'école

    par Arlette Salomon

     

    Cci12052013 0005a

     

    Extrait

    « En allant à l'école, j'ai rencontré le vent... » chante Anne Sylvestre. Moi, en y allant, j'ai aussi rencontré le vent mais encore la pluie, la neige, la chaleur, le froid... Qu'importe, c'était ainsi ! Je faisais le trajet à pied de la rue des Lilas jusqu'à Jules Ferry. Seule, au départ, je retrouvais Nicole D, Lucette A., Monique L. … c'est en bande que nous arrivions en classe.

     

    Je traversais la rue en face de chez moi avec le cartable le matin et le sac du goûter l'après-midi (le sac : en toile, confectionné par maman, le goûter : une tranche de pain plus une bille de chocolat ou une portion triangulaire de nougat.)

     

    Devant sa porte ou accoudée à sa fenêtre la « Mère Aldebert » (rien de péjoratif) avait toujours pour moi un mot gentil ; il est vrai qu'elle m'avait mise au monde, assistant pour cela le docteur Crébassa. Son époux, artisan peintre, partait au travail au même moment, les pots de peinture et le matériel sur un chariot à bras de couleur bleue...

     

    Venait ensuite la maison Grousset : villa « Les Tilleuls » ! un château à mes yeux d'enfant ! L'occasion m'était donnée de connaître son intérieur car, Pierrot B, qui l'habitait et moi jouions ensemble.

     

    Je suivais le trottoir en terre battue et passais devant la ferme des Miquel... la cour et le fenestrou de l'étable donnaient sur le fond de la rue ; Oh ! là là les odeurs !

     

    A ce moment-là, la percée directe sur l'avenue Jean Jaurès n'existait pas, la rue débouchait au niveau du café du Rouergue. Ce tronçon, très étroit voyait cependant le passage de gros camions car plusieurs entreprises s'étaient installées dans le quartier et le passage sous la voie ferrée à hauteur limitée ne permettait pas l'accès vers le Crès. Il fallait donc faire attention aux citernes de messieurs Guy (marchand de vin) et Ranc, aux poids lourds de messieurs Nayral (transporteur) et Serres (charbonnier), aux véhicules plus légers de messieurs Privat Louis et Marcel (marchands forains), aux voitures particulières de quelques riverains et de notre proche voisin garagiste : monsieur Courtines...

     

    Passé le pont de la Cabre, au-dessus du ruisseau de la Mère de Dieu, je longeais le mur du Parc de la maison Pechdo (aujourd'hui, immeubles...

     

    Pour le texte intégral, voir le tome 4

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  • Le Pont de la Cabre

    de Michel R.

     

    Extrait

    Un village dans la ville. Des figures locales y vécurent tel Trompine avec sa fameuse moustache et son franc parler, Marcel R. dit Laldiche, son « maire » en la personne de Vernières, Manole et son hôtel restaurant des Causses. Le quartier, comme beaucoup d’autres, était bien pourvu en commerçants. On y trouvait un coiffeur, M. Brenet, la carrosserie Artières, le garage Sévigné à l’angle de la rue des Lilas et son voisin, le garage Broussy.

    Plus haut, à l’angle de la rue Alfred Merle, le garage Vaissière faisait face à la boucherie Arnal. N’oublions pas les deux épiceries : « L’étoile du Midi » de Madame Salgues, en lieu et place de l’actuel garage Broussy et l’épicerie Reynès, où l’on venait écouter et dire beaucoup de bonnes blagues entre clients. Deux cafés : chez Tantine (Le Rouergue) où l’on passait de bons moments entre belote et partie de chasse, chez Batifol où les routiers faisaient leur halte de bonne heure le matin en mangeant le plus souvent le trénel millavois. Et bien sûr le Parc des Sports –un terrain de rugby- du Sporting Club Millavois avec ses tribunes en bois, qui s’il pouvait raconter ces fameux derbys, ces belles rencontres, la castagne parfois… Il restait ouvert aux enfants qui en ont bien profité pour essayer de devenir des Danos… La tribune en bois était face aux jardins de la ferme de M. Miquel (la seule ferme en pleine ville) jardins qui faisaient la joie de bon nombre d’amateurs de fruits…

     

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    A droite de l’entrée du stade se trouvait le garage Mercedes (encore un !) de M. Bruguière et derrière l’en-but des barres de rugby coulait la ruisseau de la Mère de Dieu. Si le stade a depuis longtemps disparu, le ruisseau, lui, coule toujours. Quel gamin ne s’y est pas trempé ? On y jouait avec des boîtes de sardines, des échasses. (...)

     

    Voir le texte intégral dans le tome 2

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  • Les Coopérateurs... que de chemin parcouru !

    d'après le récit et les archives de Claude Artières

     

    Extrait

    Dans les années 1920, les rues du vieux Millau débordaient d'activités. C'était l'époque où, le soir venu, en été, on sortait sa chaise devant sa porte pour cancanéjer et refaire le monde... Un Cercle des Coopérateurs, aux activités diverses, existait déjà dans notre ville. Il ouvrait des magasins d'alimentation. A « La Glaneuse » par exemple, on fabriquait du pain vendu par trois femmes poussant un chariot. Il organisait des rencontres sportives et des fêtes attirant la foule des grands jours. Lors de la Cavalcade du 4 août 1923, son char fleuri remporta brillam­ment le premier prix. Deux cafés résumaient la vie poli­tique d'alors : «La Fra­ternelle» bd Sadi Car­not, fréquentée par les «Blancs», «La Gerbe Sociale» rue Clausel de Coussergues, par les «Rouges». Celle-ci, bon­dée à la sortie du travail, proposait, dès 16 heures, des collations plutôt copieuses. Les habitués, portés sur le «miech conou» (chopine de rouge), s'enflammaient au cours de discussions animées où les préoccupations locales rivalisaient avec le contexte politique général.

    Cci08032015 copie 2

    Pour rendre accessible la pratique sportive aux classes popu­laires, le Cercle des Coopérateurs loue un terrain, avec promesse de vente, rue du Champ du Prieur, en 1929. L'année suivante, « La Boule Coopérative Montplaisir » -BCM-, siégeant dans la rue éponyme et créée le 16 avril 1927, le rejoint. En 1935, hélas, pour diverses raisons, le projet d'acquisition ne peut aboutir. Dans cette ambiance d'incerti­tude, le 12 février 1937, l'Association Sportive et Artistique des Coopé­rateurs prend le relais du Cercle. Elle devient, deux ans plus tard, pro­priétaire du terrain cédé par la famille Viala, suite à l'intervention de l'un de ses membres André Bouloc, également président de la BCM (jeu de lyonnaise). Elle établit son siège 17 boulevard Saint-Antoine.

    Composition du premier Bureau : MM. Jules Fabre (employé), Paulin Costecalde (Gantier), Marius Sangiovanni (Gantier), Joseph Devic (Gantier), Ernest Camplo (Employé), Pierre Guitttard (Comptable), André Bouloc (Gantier) dit «Toto».

    Ses buts : l'accès, pour ses membres, à tous sports et loisirs (soirées, fêtes sportives et artistiques) et la création et l'entretien de tous les terrains : tennis, éducation physique, foot, basket, jeux de boules, etc.

    Les fondateurs ne manquent pas d'ambition. Leur devise : «Aide-toi, le ciel t'aidera» ? Ils s'attaquent à un sacré morceau :...

    Pour le texte intégral, voir le tome 6

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  • Les quatre gantières

    de Cédric Cadaux

    d’après le récit de Nicole V.

     

    Guibert

     

    Extrait

    Native du midi, pays de ma famille paternelle, j’ai passé une partie de mon enfance à Millau, où est née ma mère. A l’époque, mon père était régisseur d’un domaine viticole, à Caux, un petit village de l’Hérault. Je venais passer toutes mes vacances chez ma grand-mère Juliette qui habitait avec sa mère Elmie et l’une de ses quatre sœurs, Yvonne, rue du Pont de Fer. Cela ne surprendra personne, mais cette rue, comme de nombreuses autres rues alors, était bien plus animée que de nos jours. Très peu d’automobiles disputaient la chaussée aux riverains qui du coup pouvaient tranquillement faire leurs courses, flâner et même s’asseoir devant leur porte pour faire un brin de causette avec les voisins. La proximité de l’école Victor Hugo (l’actuelle école Jean Macé) ajoutait à l’animation du quartier.

    Dans les années cinquante, le confort domestique était très relatif et la plupart des familles ouvrières vivaient à l’étroit. Mon arrière-grand-mère et ses deux filles ne faisaient pas exception et occupaient un modeste appartement composé de deux chambres au rez-de-chaussée et d’une pièce à vivre au premier étage, éclairée par deux fenêtres. Devant chacune de ces ouvertures donnant sur la rue, les deux sœurs avaient placé une machine à coudre : une « brosser » d’un côté, une « piqué anglais » de l’autre. Chaque machine était très spécialisée : la « brosser » cousait le gant en surjet tandis que le piqué anglais était une couture à plat de deux peaux se chevauchant. Je revois aussi, entre les deux fenêtres, l’imposante et indispensable cuisinière à bois qui chauffait le foyer durant les mois d’hiver et permettait la cuisson des plats. De l’autre côté de la pièce, face aux machines, un lit à baldaquin dans lequel trônait mon arrière-grand-mère, du haut de ses quatre-vingt-dix ans, en véritable matriarche. Enfin, au centre était disposée une belle table ronde où nous prenions nos repas, éclairée par un lustre à poulie.

    Née en 1868 sous le Second Empire, de parents gantiers, Elmie ne suivit pas la tradition familiale et épousa en 1890 mon arrière-grand-père, Jules, natif de Meyrueis en Lozère et boulanger de son état. Ensemble, ils travaillèrent dans leur boulangerie de la rue Louis Blanc, Jules au fournil, Elmie à la vente du pain, jusqu’à la fin des années 30. Le couple donna naissance à plusieurs filles, j’en connus quatre, dont je garde un souvenir affectueux : Juliette, ma grand-mère et mes grand-tantes Paule, Alice et Yvonne. Toutes gantières, leurs parents leur avaient inculqué le goût du travail et de l’effort. Nées d’une vieille famille cévenole, elles avaient en outre la foi huguenote chevillée au cœur. Si je n’ai pas entendu cent fois l’histoire de mon ancêtre Pierre, de Campis, près de Meyrueis, camisard et compagnon de Rolland qui périt sur la Grande Réale, galère de Louis XIV, pour avoir refusé d’abjurer sa foi, alors je ne l’ai pas entendue…

    Comme je crois l’avoir relaté plus haut, Elmie vivait avec deux de ses filles, Juliette et Yvonne, qui s’occupaient de leur mère comme on s’occupait des anciens dans un temps où les maisons de retraite n’existaient pas. Les deux autres filles, Paule et Alice, bien qu’indépendantes et mariées, étaient en fait voisines de leur mère car elles logeaient dans la même rue !

    Lorsque j’étais à Millau, tous les matins, j’assistais à un petit rituel familial bien sympathique. Les quatre gantières, revenues de leurs courses, se retrouvaient autour de leur mère. Là, ouvrant cabas et filet, chacune montrait fièrement qui ses fruits, qui ses légumes, grappillant de ci de là, s’entretenant de tout et de rien. Après le repas de midi, si le temps semblait au beau fixe, les filles, avant leur départ, décidaient d’asseoir confortablement leur mère devant la porte de la maison. L’aïeule pourrait de la sorte suivre le mouvement de la rue, en priant toutefois pour que la pluie ne s’invitât pas avant le retour des gantières !

    Nous n’avions pas l’eau courante à la maison, nous devions nous approvisionner en eau potable à la fontaine du boulevard Richard, tout proche. Cette corvée m’incombait parfois.

    Seule ma grand-mère travaillait en usine, elle était contremaîtresse à la ganterie GUIBERT où elle resta fidèle au poste jusqu’au jour de ses soixante et onze ans. Une fois par semaine, elle allait faire le ménage à la menuiserie PRIVAT et, avec l’accord de son employeur, rapportait des chutes de bois pour le chauffage : rien ne se perdait ! Je la revois encore rentrant à la maison chargée de sacs de jute remplis de ce précieux butin. Ses trois sœurs, en revanche, travaillaient à domicile. Alice et Yvonne, peut-être les plus adroites, oeuvraient au piqué anglais, ma tante Paule, quant à elle, une passe de gants devant son banquet, « rentrait les bouts » (elle rentrait les fils des broderies à l’intérieur des gants).

    Nous « soupions » assez tôt le soir et entre chien et loup, une fois la table levée, chacune se préparait pour une longue et immuable veillée. Tandis que ma grand-mère assistait la vieille Elmie pour son coucher, mes tantes rapprochaient les machines à coudre au centre de la pièce et ajustaient la hauteur du lustre à poulie. Il ne manquait plus que Monsieur Léopold, ancien professeur de piano. Ce voisin et ami de longue date de la famille avait perdu la vue depuis de nombreuses années. Vivant seul, il trompait sa solitude en se joignant à nous au moment de la veillée. Il ne se déplaçait jamais sans son énorme bible en braille dont il effleurait les myriades de caractères en relief aussi sûrement qu’il caressait les touches de son piano. Plus rarement, nous recevions aussi la visite de Mathilde, qui était sans famille et ne pouvait plus travailler à cause d’une santé fragile. Mes tantes l’aidaient parfois. Pour les remercier, elle allait cueillir de magnifiques bouquets de fleurs près du jardin POUJADE. Ma grand-mère la sermonnait souvent :

    « - Enfin Mathilde, tu ne devrais pas cueillir toutes ces fleurs, si tu te fais prendre ?

    - Ne t’inquiète pas, je ramasse celles qui sont au bord du chemin. Et puis, il leur en reste bien assez ! » répondait la brave femme, cherchant à rassurer ma grand-mère. Mais revenons à notre veillée. Tous les acteurs étaient désormais en place, le concert des moteurs pouvait alors commencer....

     

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  • Le Tras Saint-Jean

    de Cédric Cadaux

    d’après le récit d' Annie J.

     

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    Extrait

    Connaissez-vous le Tras Saint-Jean ? C'est là que je suis née, c'est là que j'ai passé toute mon enfance. Le quartier Beauregard vous parlera peut-être davantage, avec ses immeubles HLM, la sécurité sociale... Dans les années 40, aucune de ces constructions n'était encore sortie de terre : il n'y avait rien, rien qu'un immense champ nu bordant la rue Louis Blanc et la place de l'industrie, alors fermée : le Tras Saint-Jean. Ma tante venait y faire paître sa chèvre et pour nous les gosses, cet endroit constituait un formidable terrain de jeux. Mes parents étaient les concierges de «La Teinturerie Nouvelle» qui jouxtait le stade Paul Tort. Nous y occupions un appartement au rez-de-chaussée et disposions d'un jardin potager dont mon père prenait grand soin. Située en face de l'actuel bâtiment de la Sécurité Sociale, cette usine a aujourd'hui complètement disparu : la «rue de la Teinturerie» est désormais l'unique et discret témoin de cette ancienne activité. Papa, surnommé Coco, se levait tous les matins à quatre heures pour mettre en route la chaudière à charbon qui assurait le besoin en eau chaude de l'établissement. Deux heures plus tard, les ouvriers arrivaient. C'était une sacrée équipe de bons vivants, travailleurs, ayant toujours le mot pour rire et souvent une bonbonne de vin blanc sous le coude pour attaquer la journée!

    Dans mes jeunes années, on attribuait volontiers des surnoms aux gens, d'après un trait de caractère, un aspect physique ou une anecdote. Chaque ouvrier de la teinturerie possédait le sien : je me souviens de Jambon, Ventrèche, Friton... Une de nos voisines, figure du quartier s'il en était, portait quant à elle le doux sobriquet de Bécassine, allez savoir pourquoi...

     

    J'étais gamine quand la guerre éclata. Des réfugiés, fuyant les zones les plus touchées par les avancées de l’armée allemande, vinrent s'installer dans des logements du premier étage de l'usine. Ils y restèrent longtemps et je trouvai là l'occasion de me faire de nouveaux amis. L'un de nos jeux favoris consistait à construire des chars avec une longue planche et des roues, sur lesquels nous dévalions la rue Louis Blanc. Un peu garçon manqué, je jouais plus volontiers avec mon grand frère et ses copains qu'à la poupée. Mais lorsque la présence de cette petite sœur devenait trop encombrante et qu'ils voulaient rester entre eux dans le grand champ, ils ouvraient la porte de l’enclos de la ferme des Verdier et faisaient sortir les oies. Ces maudites bestioles se précipitaient sur moi et me becquaient furieusement. Je prenais mes jambes à mon cou et courrais me réfugier en pleurs à la maison.

     

    Les Allemands, à partir de 1942, occupèrent l'école Jeanne d'Arc, mon école, qui n'accueillait à l'époque que les filles (les garçons étaient je crois ...

     

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  • Retour sur une belle histoire

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    "Le rapport à l'écrit ne doit pas être un frein. Il suffit de nous rencontrer et de nous livrer oralement des brins de vie, des instants dignes d'être partagés. Nous nous chargeons du reste", précise Cédric Cadaux

     

    La nouvelle est tombée du côté de l'association de solidarité à Tous Cœurs, présidée par Cédric Cadaux, le tome VII de la collection patrimoniale, «Des Millavois parlent aux Millavois», sera bien le dernier ! Alors avis aux amateurs qui souhaitent apporter un témoignage, une anecdote, un récit sur la vie millavoise de l'ancien temps, le moment est venu de prendre contact avec l'équipe des coauteurs.

    Depuis le début du mois, Arlette Bompart, Cédric Cadaux et Pierre Costecalde se sont remis à la tâche. Déjà, les premiers récits, accompagnés de photos inédites, ont été recueillis. Et avec eux se réamorce le passionnant travail d'écriture et de recherche documentaire.

    Une aventure au long cours...

    Qui aurait pu croire, en 2009, que l'équipe en arriverait là ? Cette idée a germé dans la tête du président de l'association lorsqu'il s'est agi de solliciter la générosité des Millavois, autrement qu'en leur demandant de l'argent. «Ce fut un peu laborieux au début, personne ne connaissait à Tous Cœurs, association naissante», reconnaît Cédric Cadaux. Mais les choses ont bien changé depuis. Pierre Costecalde est arrivé avec ses connaissances historiques et sa collection unique de photographies. Tous deux ont écrit le premier tome avec les moyens du bord. C'est alors qu'ils ont croisé le chemin de Guillaume Leduc, des éditions Ixthus. Il a cru tout de suite au projet et a pris les risques financiers.

    Une équipe qui s'étoffe...

    La confiance s'installe, à Tous Cœurs a pignon sur rue. René et François Picard, Millavois de cœur et d'adoption, rejoignent le duo des débuts. Ils apportent un regard plus distancié, et beaucoup de sensibilité. Enfin, Arlette Bompart, séduite par les trois premiers tomes, apportera son style et sa rigueur, son goût de la précision. Son mari Robert, inépuisable, bat la campagne et le pavé pour rapporter de belles photos d'illustration...

    Des rencontres inoubliables...

    «Nous avons conscience du privilège qui nous est offert, confient les auteurs. Celui de rencontrer des témoins d'une époque pas si lointaine mais pourtant aux antipodes de la nôtre, dans une France figée à maints égards depuis des décennies, avant le grand basculement des années 1960 et l'avènement de la société de consommation. Certains passeurs de mémoire nous ont déjà quittés. Il fallait faire ce travail !» L'équipe lance donc un appel à toutes les personnes intéressées : toutes les contributions sont les bienvenues. «Nous recherchons des photos des années 1920 à 1960 de la rue du Barry. Nous préparons un texte mais nous ne disposons d'aucun cliché et nous n'avons jamais réussi à en trouver.»


    En savoir plus sur http://www.ladepeche.fr/article/2016/02/09/2273411-millavois-parlent-millavois-7e-dernier-tome-rails.html#bXb29r1lVlGwuBxK.99


     

  • La Poule

    par Cédric Cadaux

    d'après le récit de Jeannine B.

    Texte intégral

    Mon mari nous racontait souvent cette histoire qui nous faisait sourire. Elle se passe pendant les années d'occupation, en 1942 ou 43. Nous sommes deux ou trois jours avant le réveillon de la Saint-Sylvestre. Une bande de copains, dont le plus âgé ne devait pas dépasser les vingt printemps, se désolait de n'avoir rien à mettre dans la casserole pour fêter dignement le nouvel an. L'époque était terrible avec son lot de privations, dangereuse aussi pour qui ne respectait pas les règles imposées par l'occupant. Mais à vingt ans et avec la fougue de sa jeunesse, on ne mesure pas toujours les périls auxquels on s'expose lorsque l'on brave un interdit.

    Dans les années quarante (et certainement bien avant), Millau comptait une profusion de jardins potagers en bordure du Tarn, où la fertilité des terres alluvionnaires garantissait à qui avait la main verte de belles cultures. Entre le Four à Chaux et la Grave, par exemple, nombreux étaient les Millavois qui cultivaient leur petit lopin. Souvent, on construisait un petit cabanon au moyen de quelques planches et de matériaux de récupération. On entreposait là les outils de jardinage, mais on élevait aussi quelques volailles ou lapins. Les chasseurs pouvaient même y abriter leurs chiens et parfois... leurs furets.

    Ces parcelles prirent avec le temps l'aspect d'un véritable capharnaüm que certains n'hésitèrent pas à qualifier de bidonville, où chacun entassait toutes sortes d'objets disparates sans se préoccuper de l'aspect esthétique de l'endroit. Pour ne rien arranger à l'affaire, la présence d'animaux domestiques et la proximité d'une décharge publique entre le pont de Cureplat et le Four-à-Chaux ne tardèrent pas à attirer les rats qui rendirent les lieux insalubres. Pour l'anecdote, quand les Millavois voulaient se débarrasser d'un objet encombrant ou de divers gravats, ils employaient souvent l'expression «on va le jeter à Tarn». Par contre, les déchets ménagers étaient traités à part et brûlés au four de l'atelier municipal de Briançon.

     

    Photo 87

     

    Ces jardins disparurent au début des années soixante-dix, lors de la construction du boulevard extérieur.

    Mais revenons à notre histoire. Retrouvons nos trois gaillards, au Four à Chaux justement. Il fait nuit noire et le froid est vif en ces derniers jours de décembre. Depuis qu'ils occupent notre ville, les Allemands imposent un sévère couvre-feu dès 21 heures et malheur à qui ne l'observe pas. Pourtant, nos garçons, bien décidés à faire un bon réveillon, prennent-ils le risque inouï de voir leur échappée nocturne se terminer au siège de la Gestapo.

    Il faut dire que quelques jours auparavant, ils avaient repéré un poulailler, dans l'un de ces fameux jardins, loin de toute habitation. Une poule et un coq y coulaient des jours paisibles, totalement indifférents au contexte politique du moment. Les perspectives gastronomiques que les jeunes gens entrevirent alors eurent raison de leurs scrupules. Le sort de l'un de ces volatiles était désormais scellé, il ne passerait pas la nuit !

     

    Nos lascars avaient-ils conscience que leur rapine priverait un pauvre Millavois d'un complément alimentaire bien appréciable en ces temps de disette ? Sans doute, mais leur jeunesse et la dureté de cette sombre époque nous inclinent aujourd'hui à la clémence.

    Et le propriétaire de la poule, me demanderez-vous ? Le lendemain matin, venant donner le grain et emporter l'œuf, il chercha la poule mais ne trouva que le coq resté coi, avec autour du cou un petit écriteau sur lequel il put lire :

    «Je suis veuf depuis minuit!»

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