Le médaillon (une nouvelle de René Picard)

03 06 2016 07 26 422…alors elle referma le médaillon.

Cela avait commencé au début du printemps. Elle venait d’être mutée à la brigade de police de Millau. Quitter les brumes de son département, là-bas, très loin au nord, lui avait été difficile. Elle échangeait la vue quotidienne du beffroi de sa ville contre celle du beffroi de Millau. La peur de l’inconnu, même en aimant ce métier si difficile et pourtant si décrié, l’avait hantée pendant les semaines précédant son installation. Mais l’accueil reçu avait très vite dissipé ses craintes. La ville, ses habitants, ses collègues et son travail égayaient agréablement sa nostalgie toute neuve. Et puis, le soleil, trop discret dans sa région natale, éclairait, sur la toile de fond de la Pouncho, son nouvel horizon.

Les semaines passèrent. La jeune policière se sentait déjà presque millavoise ! Les gardes succédaient aux patrouilles, les contrôles aux activités de prévention. Ce travail lui plaisait. Bien sûr, elle entendait parfois quelques remarques désobligeantes, mais elle se disait que ceux qui les proféraient seraient peut-être ceux qui appelleraient un jour, pour une aide urgente. Elle profitait des moments de repos pour découvrir la ville, les alentours. La belle Place du Mandarous avait sa préférence. Elle y passait de longs moments devant une tasse de café. De la terrasse, elle observait la vie de la cité, s’imprégnant des bruits, des parfums et surtout… de l’accent qui chantait dans les rues.

C’est un matin de juillet qu’elle l’aperçut, sur les marches de la Poste. Petit, barbu, gris, tassé, vieux, engoncé dans d’improbables vête-ments, il regardait passer les gens, sans rien dire, une boîte posée à côté de lui. La vue de l’uniforme ne changea pas son comportement. Il regarda la jeune fille en souriant. Elle remarqua ses yeux. Un regard calme, serein, digne dans ce dénuement pourtant si visible. Emboî-tant le pas de son collègue, elle continua sa ronde.

Quelque temps après, lors d’un passage, en voiture cette fois, elle vit à nouveau le mendiant, au même endroit et cette nouvelle rencontre provoqua chez elle un sentiment étrange. Mais, profes-sionnelle avant tout, elle décida de le considérer comme n’importe qui. Pourtant, ce qu’elle ressentait et ne pouvait expliquer commen-çait à occuper ses pensées.

Combien de fois le vit-elle, sur une des marches de la Poste ? Elle n’aurait pu le dire car, en-dehors de ses rondes, elle ne pouvait s’empêcher de descendre la rue et de s’arrêter à son niveau. A quelques pas de lui, au début, puis de plus en plus près jusqu’à, un matin, lui adresser la parole. Elle lui parla doucement, du temps, de lui sur les marches, d’elle et de son métier. Même sans l’uniforme, elle était sûre que le mendiant la reconnaissait. Il ne se levait pas, restait à côté de sa boîte et parlait.

Et bientôt l’habitude de la visite quotidienne fut prise. Tous deux semblaient en avoir besoin, mais pourquoi ? Pour quelques instants de compagnie ? C’est possible. Une sorte d’ombre planait au-dessus d’eux ou plutôt, un nuage, oui, c’est cela, un nuage pas mena-çant du tout, un nuage porteur, peut-être, d’une nouvelle.

Un soir, alors que l’homme la questionnait sur sa famille, la jeune fille lui montra le médaillon qu’elle portait toujours et qui renfermait une petite photo. La photo d’un petit garçon, souriant, blond et bouclé, mystérieusement disparu, un petit garçon qui avait été pendant huit ans le frère de son grand-père. Elle ne l’avait jamais connu mais on lui en avait tant parlé qu’elle en avait fait une sorte de légende, un être merveilleux qui avait habité ses rêves de petite fille, un être sans défauts. Un petit garçon qu’on avait enlevé un soir de décembre, près du jardin où il jouait. Le médaillon était devenu son porte-bonheur, qui saurait la protéger, dans un métier qui comporte parfois des risques. Son grand-père le lui avait offert. C’était la répli-que de celui que portait le petit le jour de son enlèvement.

(Quand elle repense à cet instant, elle se souvient que le mendiant avait regardé la photo, longuement, avec un regard un peu triste, comme s’il comprenait ses sentiments.)

Et les mois passèrent, témoins du même rituel. Jusqu’à ce matin de novembre (elle en connaît à jamais la date, l’heure précise). La sonnerie du téléphone, le départ rapide sur les lieux pour porter secours s’il en était encore temps. La voix de l’appel avait simplement dit qu’un homme ne bougeait plus sur l’escalier de la Poste. Elle avait sauté dans la voiture avec un autre policier. Une minute plus tard, ils en descendaient. Elle avait couru, monté trois marches. Sur la quatrième, IL semblait réfléchir, courbé, légèrement penché du côté gauche. Elle avait déjà compris, pendant le court trajet, qu’ils ne parleraient plus de tout et de rien, des autres et d’eux-mêmes. Il n’y aurait plus de ces moments magiques où, sans rien se dire, on se parle, on se comprend, on partage des secrets inconnus mais qu’on sait vrais, on se tait pour mieux raconter sa vie, on se sent proche, complice, ami, parent.

Elle se pencha sur le vieux mendiant endormi pour toujours. Il fallait maintenant laisser la place à son métier, retrouver son rôle de policière, effectuer des démarches. Pas le plus facile. Elle essaya de ralentir ses pensées.  Elle voulut refermer le col du manteau hors d’âge. Ses doigts accrochèrent une chaîne qu’elle n’avait jamais remarquée auparavant. Elle la tira doucement, jusqu’à un petit médaillon. Il s’ouvrit presque de lui-même. A l’intérieur, la photo d’un petit garçon souriant, blond et bouclé.

Elle resta longtemps silencieuse. Ses rêves de petite fille venaient de grandir. Ils étaient devenus des regrets adultes.

…alors elle referma le médaillon.    

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