Mon premier poste d'institutrice

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de Cédric Cadaux

d'après le récit de Marie-Thé

Je garde de mon premier poste d’institutrice un souvenir particulièrement ému. En 1957, mes deux bacs en poche et avec l’enthousiasme de mes dix-huit ans, me voilà en route dans la voiture familiale vers ce qui sera, deux années durant, mon univers de jeune enseignante. Un petit village, que dis-je, un hameau composé de trois maisons, L. de M., perdu au fin fond du pays Saint-Affricain. C’est là, dans ce lieu coupé du monde et «ravitaillé par les corbeaux», que je vais découvrir les réalités de mon métier. Il faut dire qu'à cette époque, en Aveyron, chaque petit bourg ou presque avait son école, et il fallait souvent avoir une volonté inébranlable et chevillée au corps pour faire ses premières armes dans l’enseignement.

L’image de ma première école est restée intacte, gravée dans ma mémoire. Je revois cette route longeant la vallée de la Sorgue que nous empruntions une fois par mois avec mes parents, car à cette époque je n’avais pas le permis de conduire, puis le chemin de terre que nous suivions sur plus de deux kilomètres pour atteindre notre destination. Le bâtiment scolaire était constitué de deux niveaux. Au premier étage se trouvaient trois pièces en enfilade. La première, au-dessus d’une porcherie, faisait office de salle de classe, la deuxième, au-dessus d’une bergerie et de dimensions plus modestes, était le logement de l’enseignant. La porte d'entrée en bois n’avait plus d’âge. Donnant sur un tas de fumier de brebis, une petite fenêtre éclairait chichement ma table et mon lit. Quant à la troisième pièce, se situant sur l’étable et n’offrant pas les conditions de sécurité suffisantes, elle avait été purement et simplement condamnée au moyen de plusieurs grosses planches sommairement clouées à même la porte. Je n’avais ni eau, ni électricité, ni toilettes. Nous partions dans les «chestres» et les élèves devaient aller chercher de l’eau à la source toute proche. Pour ma part, j’utilisais un broc en émail vert pour faire ma réserve d'eau potable. Un poêle à bois trônait au milieu de la classe. Les parents m’apportaient des bûches et avec mes six élèves (un dans chaque cours, c’est ce que l’on appellerait aujourd’hui de la pédagogie différenciée !) nous allions ramasser des brindilles pour allumer le feu. Je profitais souvent de la ballade pour faire une leçon de choses. Comme je ne disposais d'aucune chaise pour m'asseoir en classe, c'est Monsieur le Curé qui me prêtait celle du presbytère. Le jeudi matin, journée de repos, je la plaçais dehors, devant la porte de l'école, afin qu'il la récupère pour le catéchisme !

Dans mon petit « chez moi », je me chauffais avec un « Myrus ». Comme je ne possédais pas d' armoire dans laquelle ranger mon linge, j’utilisais de vieux bureaux d’élèves qui avaient été remisés. Le toit de l’école était en mauvais état, c'est peu dire, et le plafond de ma chambre était troué. Couchée, je pouvais admirer le ciel étoilé ! Lorsque je rentrais chez mes parents, une fois par mois, je prenais soin de déplacer le lit afin qu'il ne se mouillât pas en cas de pluie. J'allais chercher le lait dans l'une des fermes voisines. Je me souviens qu'un matin, alors que j'avais oublié de couvrir la casserole la veille au soir, j'ai retrouvé une petite souris noyée dans le lait !

Le jeudi, je ne faisais pas la classe. Ce jour-là, je m'ennuyais à mourir, alors j'allais garder les vaches avec une fermière et ainsi les heures passaient plus vite ! Puis vint le temps du certificat d'étude. Au début de ma carrière, ce diplôme marquait bien souvent, dans les campagnes, la fin de la scolarité, le grand saut dans l'âge adulte. Cette année-là, je présentai un élève, André, âgé de 14 ans, garçon sérieux et travailleur. Mais comment se rendre à Camarès, qui était le centre d'examen dont nous dépendions ? Qu'à cela ne tienne ! Nous enfourchâmes chacun un vélo prêté par des voisins, et nous voilà partis un beau matin à 5h30. Nous devions parcourir 25 kilomètres et nous présenter à Camarès deux heures plus tard. Nous arrivâmes à l'heure, un peu exténués, j'en conviens. André fut reçu haut la main. Pour me remercier, son père et sa grand-mère (sa maman était décédée) invitèrent la «maistre» à la ferme, afin de partager leur repas. Ces gens étaient charmants. Je me souviens encore du délicieux ragoût qu'ils m'ont servi et de l'agréable moment que nous avons passé tous ensemble. Je revois les yeux pétillants de cette grand-mère, fière de la réussite de son petit-fils.

Il est, dans la carrière d'un enseignant de l'école primaire, un rituel incontournable et parfois redouté : la visite de Monsieur l'Inspecteur. Peu de temps après ma prise de fonction, je vis arriver une grosse voiture, moteur vrombissant dans un nuage de poussière. C'était Monsieur l'Inspecteur !

«Mais où puis-je me garer, me demanda-t-il un brin dépité ? Où se trouve donc la place ?» Je dus lui avouer qu'il n'y avait aucune place dans le hameau, mais seulement trois maisons et l'école. Sa visite terminée, à l'écart des élèves, il me posa cette question, incrédule : «Vous résidez ici ? Comment faites-vous pour rester là ?» Comme je l'ai déjà dit, je restai là deux ans.

Une fois par mois, je devais me rendre à la conférence pédagogique à Millau. C'était l'unique occasion pour moi de rencontrer des collègues et de retrouver ma ville, mes parents, mes amis. Je prenais le car à l'embranchement de la route départementale à destination de Celhes. Là, je devais attendre deux heures à la gare pour prendre un «train charrette», nommé ainsi car il s'arrêtait dans tous les villages. Le voyage jusqu'à Millau était interminable ! Mais j'arrivai enfin chez mes parents et ma mère, inévitablement, m'attendait sur le pas de la porte et me disait : «Tu sens la fède ! » Je devais alors me déshabiller et tout mon linge était lavé.

Certes, à mes débuts, mes conditions de travail étaient rudes, mais les gens de ce village m'ont fort bien accueillie, ils m'ont aidé autant qu'ils le pouvaient et savaient trouver les mots, les gestes, les attentions qui rendaient la vie loin des miens tout à fait supportable. Il ne se passait pas une semaine sans qu'une fermière, une voisine, ne m'apporte des pissenlits, de la viande ou encore de la soupe, selon les saisons. Au fond, cette chaleur humaine n'apporte-t-elle pas la preuve que nos vies valent la peine d'être vécues ?

 

Ce texte intégral est extrait du tome 1

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Commentaires

  • Fortunado
    • 1. Fortunado Le 23/03/2016
    Bonsoir,
    Hélas elle les a emporté avec elle dans sa tombe..
  • cadaux-cedric1
    Bonjour,
    Votre mère serait-elle d'accord pour partager avec nous ses souvenirs ? Nous sommes à sa disposition.
    Cédric Cadaux
  • Fortunado
    • 3. Fortunado Le 23/03/2016
    Les deux premiers postes de ma mère dans les années 40/50 , c'était la Rougerie de Sauclières et Bétirac de Combret !!.
    Deux souvenirs gravé à tout jamais dans sa mémoire.

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