jardin

  • La Poule

    par Cédric Cadaux

    d'après le récit de Jeannine B.

    Texte intégral

    Mon mari nous racontait souvent cette histoire qui nous faisait sourire. Elle se passe pendant les années d'occupation, en 1942 ou 43. Nous sommes deux ou trois jours avant le réveillon de la Saint-Sylvestre. Une bande de copains, dont le plus âgé ne devait pas dépasser les vingt printemps, se désolait de n'avoir rien à mettre dans la casserole pour fêter dignement le nouvel an. L'époque était terrible avec son lot de privations, dangereuse aussi pour qui ne respectait pas les règles imposées par l'occupant. Mais à vingt ans et avec la fougue de sa jeunesse, on ne mesure pas toujours les périls auxquels on s'expose lorsque l'on brave un interdit.

    Dans les années quarante (et certainement bien avant), Millau comptait une profusion de jardins potagers en bordure du Tarn, où la fertilité des terres alluvionnaires garantissait à qui avait la main verte de belles cultures. Entre le Four à Chaux et la Grave, par exemple, nombreux étaient les Millavois qui cultivaient leur petit lopin. Souvent, on construisait un petit cabanon au moyen de quelques planches et de matériaux de récupération. On entreposait là les outils de jardinage, mais on élevait aussi quelques volailles ou lapins. Les chasseurs pouvaient même y abriter leurs chiens et parfois... leurs furets.

    Ces parcelles prirent avec le temps l'aspect d'un véritable capharnaüm que certains n'hésitèrent pas à qualifier de bidonville, où chacun entassait toutes sortes d'objets disparates sans se préoccuper de l'aspect esthétique de l'endroit. Pour ne rien arranger à l'affaire, la présence d'animaux domestiques et la proximité d'une décharge publique entre le pont de Cureplat et le Four-à-Chaux ne tardèrent pas à attirer les rats qui rendirent les lieux insalubres. Pour l'anecdote, quand les Millavois voulaient se débarrasser d'un objet encombrant ou de divers gravats, ils employaient souvent l'expression «on va le jeter à Tarn». Par contre, les déchets ménagers étaient traités à part et brûlés au four de l'atelier municipal de Briançon.

     

    Photo 87

     

    Ces jardins disparurent au début des années soixante-dix, lors de la construction du boulevard extérieur.

    Mais revenons à notre histoire. Retrouvons nos trois gaillards, au Four à Chaux justement. Il fait nuit noire et le froid est vif en ces derniers jours de décembre. Depuis qu'ils occupent notre ville, les Allemands imposent un sévère couvre-feu dès 21 heures et malheur à qui ne l'observe pas. Pourtant, nos garçons, bien décidés à faire un bon réveillon, prennent-ils le risque inouï de voir leur échappée nocturne se terminer au siège de la Gestapo.

    Il faut dire que quelques jours auparavant, ils avaient repéré un poulailler, dans l'un de ces fameux jardins, loin de toute habitation. Une poule et un coq y coulaient des jours paisibles, totalement indifférents au contexte politique du moment. Les perspectives gastronomiques que les jeunes gens entrevirent alors eurent raison de leurs scrupules. Le sort de l'un de ces volatiles était désormais scellé, il ne passerait pas la nuit !

     

    Nos lascars avaient-ils conscience que leur rapine priverait un pauvre Millavois d'un complément alimentaire bien appréciable en ces temps de disette ? Sans doute, mais leur jeunesse et la dureté de cette sombre époque nous inclinent aujourd'hui à la clémence.

    Et le propriétaire de la poule, me demanderez-vous ? Le lendemain matin, venant donner le grain et emporter l'œuf, il chercha la poule mais ne trouva que le coq resté coi, avec autour du cou un petit écriteau sur lequel il put lire :

    «Je suis veuf depuis minuit!»

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