Le Sermon ou l'âme sœur

C'est un petit livre sympa, joliment illustré, un écrin de rêves, d'aventures et de poésie... Seulement voilà, "Du Bruit dans les Buis" a eu le tort de sortir dans l'ombre de son grand frère, le tome 7 de la fameuse collection "Des Millavois parlent aux Millavois" très médiatisée... et du coup, il est passé totalement inaperçu, relégué dans le meilleur des cas au fond d'un rayonnage de nos librairies Capturemillavoises. Pourtant, le feuilleter est un vrai plaisir car c'est toute une palette d'émotions qui accompagne le lecteur au fil des textes. Alors que se prépare la sortie du tome 2 de cette nouvelle collection, nous voudrions vous faire connaître le fruit de notre travail en vous offrant un récit humoristique extrait du premier opus et vous proposer, si le coeur vous en dit, d'acquérir cet ouvrage au format numérique pdf ou traditionnel... Alors, excellente lecture !

(Les droits d'auteur sont intégralement reversés à notre association afin de venir en aide à des enfants momentanément en difficulté financière)

Le Sermon ou l'âme sœur (par René Picard)

Et mêm' au'au petit jour

Comm' pour qu'ell' te pardonne

T'avais un mot d'amour

En quittant la Simone.

Leny Escudero

Le curé monta dans la 2CV. Il serait à l’heure pour accompagner « la Suzanne » à sa dernière demeure. Un prêtre se doit d’être aux côtés de ses paroissiens jusqu’au cimetière. Bien sûr, la Suzanne n’avait pas eu une vie exemplaire, du moins comme l’entendent les braves gens, encore moins comme l’exigent les âmes pieuses pour ne pas dire bigotes ! La Suzanne était une sorte d’auxiliaire de vie, une femme zélée, s’activant sans compter son temps ni ses efforts pour apporter une aide concrète aux personnes dans le besoin, enfin non les personnes, mais plutôt les Img 20160521 9hommes, rien que les   hommes, exclusivement les hommes puisque la Suzanne était, eh oui, il me faut vous le dire, je dois l’écrire, la Suzanne était la prostituée du village ! Mais notre bon curé, qui savait tout cela, ne pouvait échapper au sermon ni aux prières pour le repos de cette âme autant damnée que dévouée ! Il officierait donc, dans l’église familière. Oh ! Il se doutait bien que l’assistance serait majoritairement mas-culine mais prêtre il était, prêtre il serait encore cet après-midi. Un après-midi aussi brûlant que l’avait été la vie de la Suzanne ! Il avait chaud ! Il savait qu’il devrait, de plus, effectuer les derniers trois cents mètres à pied à cause du chemin ravagé par les pluies d’automne.             

L’église était pleine. On n’attendait que le prêtre. Il se faisait attendre. Ce ne serait pas la première fois qu’une messe d’obsèques commencerait en retard. Le pauvre avait tellement à faire !  Sept paroisses ! Rendez-vous compte ! Il fallait harmoniser les célé-brations, se rappeler le lieu où elles se tiendraient, chaque fois dans un village différent. Une charge bien lourde pour un ministre du culte vieillissant, fatigué, à la mémoire déjà incertaine.

Enfin il arriva ! Rouge comme l’enfer, suant, soufflant, toussant, crachotant, haletant ! Un soupir de soulagement s’échappa des nombreuses poitrines présentes. Il prit sa place habituelle et la messe commença. Il avait à peine regardé l’assistance. C’était d’ail-leurs la première fois. Quand arriva le moment du sermon, tout le monde retint son souffle. Ce prêche était important pour les parois-siens. Cet instant où le curé retraçait la vie de la personne défunte comptait beaucoup. C’était comme un ultime reportage, le dernier hommage que l’on devait rendre à la mémoire disparue. Et le prêtre attaqua, le mot n’est pas trop fort, son sermon :

« Mes biens chers frères, c’est donc à la cueillette des cerises que Dieu a décidé de rappeler notre sœur près de lui (on était, entre falaises et rivière, dans un de ces charmants villages de la vallée inondé de soleil). Nous nous souviendrons longtemps des bontés que notre amie a su prodiguer tout autour d’elle, sans compter, quel que soit le temps, quelle que soit la saison, visitant chacun à toute heure du jour et de la nuit, sans écouter la fatigue qui parfois se lisait sur son visage (la Suzanne, outre ses prestations thérapeutiques, aimait à rendre service aux villageois, n’hésitant pas à donner la main aux travaux des champs, mais cela ne suffit jamais à convaincre les femmes de la bourgade de son abnégation !) Le prêtre continuait : Nous avons tous en l’esprit ses largesses, saLe sermon présence affectueuse, son amour du prochain, sa grandeur d’esprit. Pour elle, tout homme était bon (le curé choisissait ses mots pour ne point choquer mais il lui fallait cependant parler de la vie de la Suzanne, avec tact certes, mais sans trahir la mémoire de la défunte). Le jour, elle n’hésitait pas à seconder les hommes dans les fermes, passant plus de temps dans les granges et fenils qu’à la table commune. Les nuits étaient pour elle synonymes de travail. Mais de travail dont elle s’acquittait avec joie. Combien de fois l’avons-nous vue, au petit jour, quitter le chevet d’un alité brûlant de fièvre, enfilant en hâte sa coiffe pour ne pas mettre en retard un autre malade qui l’attendait, brûlant lui aussi. Combien de solitudes ont-elles trouvé, pendant un moment, la chaude et proche compagnie de notre sœur ? Le curé s’emportait ! Professionnalisme implacable, foi exacerbée ou… regrets de n’avoir bénéficié de ces services à la personne ? Seul Dieu pourrait répondre… s’il l’osait ! 

Un bruissement dans l’assistance interpella le curé. Il leva la tête et vit, à sa grande surprise, qu’il y avait surtout des femmes dans l’église. L’une d’elles se leva et vint lui glisser quelques mots à l’oreille. Personne n’entendit… sauf moi, bien sûr, sans quoi vous ne connaîtriez jamais la fin de cette histoire ! Le prêtre était devenu plus rouge, cette fois, que l’enfer ! Quelques instants plus tard, il devenait violet comme la robe d’un cardinal !

« Monsieur le curé, avait dit la pieuse personne, je crois que vous vous êtes trompé d’église ! Ici, on enterre sœur Marie, notre bonne sœur Marie, qui a tant appris à nos enfants au catéchisme ! »

 

 

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